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À TOULOUSE

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Mat Collishaw

Délivrance
28.09.12 - 21.10.12
Exposition — les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse

Mat Collishaw
Deliverance, installation (2008)
Courtoisie de l'artiste
Crédit photo: Nicolas Brasseur, Le Printemps de Septembre 2012

Mat Collishaw
Deliverance, installation (2008)
Courtoisie de l'artiste
Crédit photo: Nicolas Brasseur, Le Printemps de Septembre 2012

Né en 1966 à Nottingham. Vit et travaille à Londres.

 

Deliverance, installation (2008)


« Beslan is mine »

 

Mat Collishaw a fait partie de la première vague des « Young British Artists ». Il participe en 1988 à l’exposition « Freeze » organisée par Damien Hirst pendant ses études au Goldsmiths’ College avec des artistes comme Sarah Lucas, Gary Hume, Angus Fairhurst... Depuis lors, Collishaw participe à de nombreuses expositions qui marquent l’histoire du Britart. Ses œuvres ont été acquises par des musées ou des collectionneurs prestigieux parmi lesquels Tate Modern et Saatchi Gallery à Londres, ou le Centre Pompidou à Paris.

 

Si Mat Collishaw reste moins connu, moins prisé que Damien Hirst ou Sarah Lucas, c’est sans nul doute en raison de l’infinie complexité de son travail, qui touche constamment à l’« horreur délicieuse » baudelairienne. Ce que Collishaw lui-même appelle la corruption, comprise en un sens métaphysique plus que politique.

Pour l’artiste, cette « corruption » est l’objet d’une fascination absolue. Tout son art est mis au profit d’une exploration compulsive de l’appétit inextinguible des humains pour la déréliction, le trouble, l’indicible et la mort. La représentation des images représente pour Collishaw une lutte pour sa propre survie d’artiste, une survie qui dépend du plaisir qu’il sait à chaque fois apporter à nos yeux en nous faisant admirer l’horreur. Mat Collishaw se positionne ainsi dans la joie nietzschéenne de la reconnaissance du monde tel quel et dans l’affirmation inconditionnelle de la vie dans sa richesse, sans rien en exclure, fût-ce la mort.

Désigné en Angleterre comme « The Master of Illusion », Collishaw est un maître de l’image mouvante, des installations vidéos, des photographies aussi, toujours manipulées. L’artiste pousse l’ambiguïté à son comble et questionne constamment notre rapport aux images, leur histoire, leur statut, la lecture que nous en faisons. La beauté saisissante de la célèbre série des Last Meals on Death Row, une série de natures mortes représentant le dernier repas de condamnés à mort américains photographiés à la manière de maîtres flamands, retient notre regard et l’amène à revenir, encore et encore, sur ces images qui évoquent, au-delà de la réalité de la peine de mort, la Sainte Cène et toute la chrétienté qui a baigné l’enfance de l’artiste. Il s’agit de manger avant de mourir.

 

Au Printemps de Septembre à Toulouse, Mat Collishaw expose l’un de ses chefs-d’œuvre, Deliverance, une installation illustrant mieux que toute autre le thème général de la manifestation, « History is mine ». Il s’agit là d’un « reenactment », d’une réappropriation de la tragédie de Beslan, petite ville d’Ossétie où un commando tchétchène, à l’automne 2005, prit en otage dans une école locale des centaines d’élèves et leurs professeurs. La « libération » des lieux par les forces russes se soldera par des centaines de morts. L’installation de Mat Collishaw montre, sur un mode évanescent et répétitif, des hommes et des femmes y portant seuls ou en groupe des enfants ensanglantés. Autant de figures modernes de la Pietà, autant de victimes si chères à notre cœur, des enfants le plus souvent (plus de trois cents moururent à Beslan), la réédition d’un effroyable Massacre des Innocents : « Je veux secouer le cœur de l’homme parce qu’il adore ça », disait déjà le photographe William Eugène Smith.

Les références classiques sont, comme toujours dans le travail de Collishaw, extrêmement présentes. L’on relèvera en premier lieu, devant ces images faites d’une lumière surgissant dans le noir comme une énigme plus que comme une figure, Goya. Mais la contemporanéité n’est pas moins présente ici, par l’intermédiaire d’une technologie sophistiquée : les murs de la pièce d’exposition sont recouverts d’une peinture fluorescente captant la lumière et soutenant le mécanisme de la persistance rétinienne, trois projecteurs tournent en continu au plafond comme des giratoires et flashent at random les images sur les murs. Le visuel s’imprime, éclatant, le temps d’une seconde, puis s’atténue mais en durant comme une mémoire de la terreur. Les corps s’impriment les uns sur les autres dans un empilement charnel évoquant l’enfer, anticipant l’évanouissement progressif des images et leur oubli. Le sang, la sueur, les larmes et la poussière, toutes les humeurs du corps, ne sont qu’ombres sur les figures lumineuses montrées ici.

Impure évocation de la terreur ? Oui. L’extrême rapidité de la projection et le regard toujours sollicité confèrent à l’ensemble une séduction visuelle irrésistible et paradoxale, évacuant peu à peu l’insupportable pour le transformer en beauté absolue.