Dès avant l’apparition de la pandémie, nous avions choisi notre titre : Sur les cendres de l’hacienda. Ce n’était donc pas une anticipation de notre situation actuelle. Mais cette condition contrainte offre une image remarquable du monde dans lequel nous sommes jetés et qui nous apparaissait il y a trois ans comme le champ de ruines de nos illusions émancipatrices. Ivan Chtcheglov affirmait en 1958 dans le numéro 1 de L’Internationale situationniste : « Il faut construire l’hacienda. » L’idée de foyers fortifiés de résistance et de subversion semblait alors un horizon souhaitable. Cette idée, réinventée en 1991 par Hakim Bey et ses TAZ (« Zones d’Autonomie Temporaire »), s’est effondrée sous les assauts conjugués du progrès du libéralisme économico-politique et du désenchantement de la pensée critique.

 

Si l’hacienda a péri dans leurs flammes, que reste-t-il aux artistes sinon à se tenir debout dans ce désastre symbolique et à regarder au-delà ? Dans la succession des éditions du festival, celle-ci fait suite à Dans la pluralité des mondes (2016) et à Fracas et frêles bruits (2018). Ces trois titres forment un commentaire de notre condition contemporaine. Comme dans les épisodes précédents, le festival se déploiera dans de nombreux lieux de la ville et de son voisinage. Il nous est essentiel de nous inscrire dans la géographie labyrinthique de la ville que nous souhaitons « affecter » ou émouvoir avec les artistes que nous invitons.

 

Comme toujours, notre objet principal demeure l’exposition, ses formes et formats, sa capacité à nous transporter soudain. Une cinquantaine d’artistes se répartiront dans vingt-huit lieux. Certains, très jeunes, présenteront les prémices de leur oeuvre tandis que d’autres, décédés, parfois en 2020/2021, verront saluée leur mémoire. L’art ne peut vivre sans mémoire ; c’est un flux tendu : les artistes se passent le relais les uns aux autres au fil du temps. Certains qui sont sortis des écrans radars méritent d’être rééclairés. L’histoire se doit d’effacer ses aveuglements. Chaque époque porte sur le passé un regard neuf qui refonde et ranime des oeuvres délaissées. Un festival comme le nôtre voudrait aussi contribuer à traiter nos amnésies.

 

Discerner aujourd’hui ce qui fera demain sens pour notre époque est impossible. C’est pourtant là que se situe notre enjeu paradoxal. Au moins savons-nous nos limites et notre chance. Au fil des espaces d’exposition apparaîtront peut-être des formes de voisinages, des convergences imprévues. Ainsi Sur les cendres de l’hacienda s’avèrerait non pas un thème que nous aurions voulu illustrer mais un prisme à travers lequel appréhender cette condition de l’artiste actuel dans la dés-orientation qui caractérise l’époque : tantôt en proie au heurt du réel (Yves Bélorgey, Tim Etchells, Gérard Fromanger, Shiva Khosravi, Elisa Larvego, Walid Raad, Lawrence Abu Hamdan, par exemple), tantôt tourné vers soi, le château de son imaginaire ou ce qu’une locution populaire appelait la folle du logis, autrement dit l’insistance du rêve (Antoine Bernhart, Cathryn Boch, Miriam Cahn, Mireille Cangardel, Adrien Dax, Chloé Delarue, Miryam Haddad, Natacha Lesueur, Christian Lhopital, Virginie Loze, Mathilda Marque Bouaret, Luisanna Quattrini, Christine Sefolosha, Eva Taulois ou Jean-Luc Verna, sans oublier l’« évocation contemporaine du réalisme fantastique » à travers la collection du fonds de dotation agnès b), tantôt encore concentré sur l’histoire formelle de sa pratique, sur ses enchaînements historiques et déroulant ses nouveaux possibles (Michel Aubry, Silvia Bächli, Katinka Bock, Toni Grand, Gyan Panchal, Maria Tackmann, par exemple). Hommage sera aussi rendu à des artistes morts l’an dernier (Siah Armajani, Jean-Marie Krauth) ou il y a plus longtemps (Marie Bourget, Adrien Dax, Toni Grand, Kiki Kogelnik) et qui continuent de nous parler au présent de nos questions.

 

Christian Bernard

Directeur artistique 

 

 

En ce moment si particulier et après plus d’un an de vie culturelle et artistique au ralenti, le Printemps de septembre revient à Toulouse et en Occitanie, soulignant une nouvelle fois que la création contemporaine est un élément précieux de notre société, une manière essentielle de penser le monde, ses changements, et sa complexité. Après l’annulation de l’édition 2020, nous sommes très heureux de nous tourner vers l’avenir. L’équipe du festival, ses partenaires et les artistes se sont mobilisés pour réinventer un projet dans de nouveaux espaces et un nouveau contexte, en honorant la très grande majorité des invitations. 

 

La précédente édition du festival a connu un succès retentissant avec 218 000 visiteurs. Nous espérons vous recevoir aussi nombreux pour la troisième et dernière édition de Christian Bernard qui a invité une cinquantaine d’artistes, de toutes les générations, à présenter leur travail dans plus de vingt-cinq lieux de Toulouse et de ses environs, formant ainsi un riche parcours dans la ville. 

 

Annoncer une nouvelle édition est toujours une joie mais cette année revêt un caractère singulier puisqu’elle marquera également les 30 ans du festival, et autant d’années de créations, de collaborations et de découvertes. Dix ans à Cahors, vingt ans à Toulouse, des dizaines de commissaires d’expositions, des centaines d’oeuvres produites, plus de 1800 artistes invités... et toujours le même désir d’innovation et d’ouverture au plus grand nombre, le même souci d’évolution et de développement. À la fois populaire et d’une grande qualité artistique, le festival soutient les artistes et la création contemporaine, accompagne la reconnaissance de figures majeures de la scène internationale et l’émergence de nouvelles générations et inscrit son projet dans un territoire. Une manifestation à la fois exigeante et accessible suscitant la curiosité par « une fête autour de l’art », dans une totale gratuité. 

 

Pour fêter cet anniversaire, le Printemps de septembre mise sur le merveilleux et imagine un projet à ciel ouvert, une déambulation urbaine et artistique à la tombée du jour. Propice à la contemplation et à la rêverie mais aussi à la célébration et à la fantaisie, la nuit sera l’écrin principal de cet anniversaire, le bassin de la Garonne, son arène. Pour l’occasion, le festival renoue notamment avec un pan important de son histoire : la lumière. Traitement chromatique des éclairages publics, images en mouvement, oeuvres faites de néons ou de bougies, mises en récit et en musique... autant de manières de sublimer la ville par un signal poétique et visible de tous. Qu’il s’agisse d’oeuvres créées pour la circonstance, d’oeuvres récentes, d’oeuvres emblématiques jamais montrées à Toulouse ou de réactivation de pièces produites dans l’histoire du festival, ces projets ont tous été conçus, à l’invitation d’Anne-Laure Belloc, nouvelle directrice du festival, par des artistes visuels, musiciens, auteurs ou performeurs ayant déjà été invités au Printemps de septembre. 

 

Un livre anniversaire viendra enfin célébrer ces 30 ans de festival. Un ouvrage qui abordera, dans une approche à rebours de la commémoration et de l’anthologie, quelques-unes des questions qui ont nourri et animé le Printemps de septembre ces 30 dernières années.

 

Mais cette année, il sera avant tout question de plaisir, plaisir de retrouver notre public, les artistes, une vitalité culturelle, plaisir de créer des rencontres et de voir le festival se déployer à nouveau à Toulouse et au-delà.

 

Marie-Thérèse Perrin 

Présidente-fondatrice

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